Vue d’ensemble de l’incident
Le mardi 3 décembre, la Chine a annoncé l’interdiction des exportations de gallium, de germanium, d’antimoine et d’autres matériaux clés utilisés dans la fabrication de haute technologie. Cette action du Ministère du commerce chinois intervient un jour après que le Bureau of Industry and Security (BIS) des États-Unis a modifié les Export Administration Regulations (EAR) en ajoutant 140 entités à la liste dite « Entity List ».
Les entités figurant sur cette liste proviennent notamment du Japon, de la Corée du Sud, de Singapour, de la Chine et de la République populaire de Chine. Cependant, cent vingt-cinq de ces entités sont chinoises, faisant de la Chine le pays le plus fortement impacté par ces nouvelles restrictions.
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Qu’est-ce que la BIS Entity List ?
La BIS Entity List est l’une des principales listes de sanctions administrées par le Département du Commerce américain. Elle recense des individus, entreprises, organisations et autres « personnes juridiques » pour lesquelles les sociétés américaines doivent satisfaire à des exigences spécifiques de licence avant toute transaction de produits soumis aux EAR. Ces exigences varient selon l’entité listée, et l’Entity List publiée dans le Code of Federal Regulations en précise les obligations. Le BIS est responsable de l’examen des demandes de licence et les évalue selon « toutes les politiques applicables ».
L’Entity List a été multipliée par près de dix entre 2011 et 2021. Aujourd’hui, elle limite l’accès à des exportations américaines à plus de 1 000 entités.
Pourquoi ces entités ont-elles été ajoutées à l’Entity List ?
Dans sa décision, le BIS indique que plusieurs entités nouvellement ajoutées étaient identifiées comme impliquées dans le développement ou la production de « circuits intégrés de génération avancée » (advanced-node ICs), considérées comme allant « à l’encontre des intérêts de sécurité nationale et de politique étrangère des États-Unis ».
Le document précise également « que ces entités présentent un risque élevé de contribuer aux efforts de Huawei Technologies, Co., Ltd., déjà listée dans l’Entity List, en vue d’atteindre l’objectif du gouvernement chinois d’une production locale de circuits intégrés avancés, afin de soutenir la modernisation militaire ».
En résumé, les entités ajoutées à la BIS Entity List seraient impliquées dans diverses activités liées au développement des semiconducteurs, notamment la production avancée de circuits intégrés, d’équipements de fabrication de semiconducteurs ou de matériaux essentiels à la fabrication de composants technologiques.
Restrictions à l’exportation de gallium et de germanium en Chine – 2023
Ce n’est pas la première fois que la Chine s’efforce de contrôler le flux d’éléments critiques pour la technologie (TCE). Le 3 juillet 2023, le Ministère chinois du commerce (MOFCOM) a annoncé une série de restrictions à l’exportation du gallium et du germanium, deux éléments essentiels pour la production de semiconducteurs et d’appareils électroniques grand public.
Ces restrictions, entrées en vigueur en août 2023, imposaient à tous les exportateurs d’obtenir une licence pour expédier le germanium ou le gallium hors de Chine. Ils devaient également identifier les importateurs, utilisateurs finaux et préciser l’usage prévu des métaux, les autorités de Pékin invoquant la sécurité nationale et les intérêts de l’État comme principales motivations.
Ces annonces ont été suivies de nouvelles restrictions en août 2024, lorsque le MOFCOM a indiqué étendre l’encadrement des exportations à l’antimoine, au graphite, aux diamants et à certains matériaux synthétiques.
En quoi cette nouvelle décision diffère-t-elle de 2023 ?
Cette nouvelle décision, applicable immédiatement, interdit l’exportation de gallium, de germanium, d’antimoine et d’autres matériaux vers les États-Unis. Contrairement aux mesures antérieures, qui exigeaient des licences d’exportation sans ciblage géographique précis, cette décision instaure une interdiction totale visant les États-Unis.
On ignore encore quels seront les moyens d’application de cette mesure.
L’avis complet (traduit par le Center for Security and Emerging Technology) mentionne deux interdictions précises :
- L’exportation de biens à double usage vers des utilisateurs militaires américains, ou à des fins militaires, est interdite.
- En principe, l’exportation vers les États-Unis des biens à double usage concernés (gallium, germanium, antimoine et matériaux superdurs) n’est pas autorisée ; un contrôle renforcé des utilisateurs finaux et de l’usage effectif sera appliqué à l’export des produits à base de graphite à double usage vers les États-Unis.
Qu’est-ce que le gallium, le germanium et l’antimoine ?
Le gallium (Ga) et le germanium (Ge) sont deux éléments chimiques jouant un rôle fondamental dans la fabrication des semiconducteurs et de l’électronique grand public. Aucun de ces deux éléments n’existe à l’état naturel : il s’agit de sous-produits issus de l’extraction d’autres métaux tels que le zinc ou la bauxite.
L’antimoine (Sb) est un élément chimique naturel généralement combiné à d’autres métaux pour produire des alliages utilisés dans de nombreux produits, dont les batteries, les semiconducteurs et les diodes. Il n’est pas particulièrement abondant, mais pas non plus extrêmement rare.
Dans quels domaines trouve-t-on le gallium, le germanium et l’antimoine dans l’électronique ?
Le gallium est utilisé pour la fabrication de tranches de semiconducteurs composites, employées dans divers produits : cellules photovoltaïques, LED, communications par fibre optique et même dentisterie. Le germanium est employé dans la fabrication de semiconducteurs, ainsi que dans les systèmes de fibre optique, les applications photovoltaïques et les LED. Il sert également fréquemment aux scanners de sécurité dans les aéroports.
L’antimoine est souvent allié à d’autres métaux afin d’obtenir des alliages réputés pour leur dureté et leur robustesse. Applications courantes : technologies de l’énergie et de l’électricité, batteries, semiconducteurs et diodes.
Qui produit le gallium, le germanium et l’antimoine ?
Gallium
D’après le Département américain de l’énergie, les États-Unis dépendent de la Chine pour 95 % de leur approvisionnement en gallium. Le rapport souligne que les États-Unis « ne disposent pas de ressources nationales suffisantes pour couvrir les besoins attendus concernant certains matériaux critiques, comme le cobalt et le gallium ».
Germanium
La Chine est aussi le principal producteur de germanium, générant « 80 % de la production mondiale de l’élément entre 2012 et 2016 ».
Antimoine
En 2022, la Chine assurait 55 % de la production mondiale d’antimoine extrait des mines. Les États-Unis n’ont pas d’exploitation domestique d’antimoine. Environ 85 % de l’antimoine utilisé aux États-Unis est importé, principalement de :
- Chine
- Italie
- Belgique
- Inde
Selon l’United States Geological Survey (USGS), les principaux pays producteurs sont l’Australie, la Bolivie, le Myanmar, la Chine, le Mexique, la Russie, l’Afrique du Sud et le Tadjikistan.
Combien de composants sont concernés par ces interdictions ?
Bien que les modalités d’application restent à préciser, une analyse menée par Z2Data sur les fournisseurs de sa base de données révèle un impact potentiel significatif. Près de 1 000 fournisseurs produisent des composants contenant au moins un de ces éléments interdits, couvrant 16 types de composants distincts.
Les composants concernés couvrent 16 catégories distinctes, dont :
- Semiconducteurs
- Gestion de câbles et fils
- Protection électrique et circuits
- Électromécanique
- LED
- Mémoire
- Optoélectronique
- Capteurs
- Test et mesure
- Gestion thermique
- Outils & consommables de production
Nombre total estimé de composants impactés
Au total, on estime que plus de 700 000 composants seront touchés par ces interdictions. La majorité des pièces concernées contiennent de l’antimoine (94 %), du gallium (3 %), du germanium (2 %), ou une combinaison de deux éléments ou plus.
Les produits concernés incluent :
- MOSFET
- Diodes Zener
- Suppressors de surtensions (TVS)
- Redresseurs
- Encodeurs
Conséquences pour les fabricants
Bien que les modalités d’application demeurent incertaines, cette intensification des restrictions commerciales présente deux défis majeurs pour les fabricants et fournisseurs.
1. Adopter des stratégies de multisourcing
Les fabricants doivent déployer des stratégies de multisourcing afin d’atténuer les risques liés à la guerre commerciale technologique opposant la Chine aux États-Unis. Si le multisourcing s’est accéléré durant la pandémie de COVID-19, lorsque les entreprises recherchaient des fournisseurs alternatifs pour répondre à la demande, il reste aujourd’hui essentiel pour réduire les risques géopolitiques et renforcer la résilience de la chaîne d’approvisionnement.
Comme le soulignent des chercheurs de l’Université du Tennessee dans un article scientifique de 2017 sur la pratique, « Le multisourcing permet de réduire l’exposition d’une entreprise à différents risques, comme les pénuries, les grèves, les catastrophes naturelles, les incertitudes technologiques, et de préserver la compétitivité entre fournisseurs. »
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2. Réduire les dépendances régionales
La stratégie « China Plus One » reste essentielle pour les entreprises cherchant à réduire leur exposition au risque. Les événements récents soulignent l’escalade de la guerre commerciale sino-américaine, motivée par des préoccupations de sécurité nationale. Face à cette instabilité géopolitique croissante, il est important de réexaminer vos chaînes d’approvisionnement pour identifier les composants, fournisseurs et sites de production particulièrement vulnérables.
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