En avril 2022, le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophe (UNDRR) a publié la sixième édition de son Rapport d'évaluation mondiale sur la réduction des risques de catastrophe. Ce rapport, paru en pleine pandémie de COVID-19 et seulement deux mois après le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, adoptait un ton grave, voire sombre, dressant le bilan d’un monde ravagé par la guerre, la maladie et la menace grandissante des catastrophes naturelles. « La menace persistante de perturbations climatiques s’intensifie à un rythme inquiétant dans toutes les régions », avertissaient les auteurs du rapport, « avec un impact disproportionné sur les populations pauvres et vulnérables ».
« La menace persistante de perturbations climatiques s’intensifie à un rythme inquiétant dans toutes les régions », avertissaient les auteurs du rapport, « avec un impact disproportionné sur les populations pauvres et vulnérables ».
Le Rapport d’évaluation mondiale dressait ensuite un constat préoccupant de l’évolution de la fréquence des catastrophes naturelles de grande ampleur au cours des décennies passées. Alors que la période de 1970 à 2000 recensait en moyenne moins de 100 catastrophes majeures par an dans le monde, ce chiffre a dépassé 350 entre 2001 et 2020. (L’analyse de l’UNDRR intégrait les événements tels que séismes, tsunamis, éruptions volcaniques, catastrophes climatiques et météorologiques, ainsi que les épidémies.)
Encore plus inquiétant, cependant, était la projection des Nations Unies sur la future généralisation de ces événements destructeurs d’ici la fin de la décennie. En supposant la poursuite des tendances actuelles, les auteurs estiment que le nombre de catastrophes auxquelles le monde sera confronté chaque année pourrait grimper à 560 d'ici 2030.
En supposant la poursuite des tendances actuelles, les auteurs estiment que le nombre de catastrophes auxquelles le monde sera confronté chaque année pourrait grimper à 560 d'ici 2030.
Depuis la publication du rapport 2022 des Nations Unies, les recherches externes n’ont fait que confirmer les constats de l’agence. Fin 2023, Pew a analysé les données de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) sur les catastrophes climatiques et météorologiques à plus d’un milliard de dollars aux États-Unis, depuis 1980. En segmentant ces données en deux périodes de vingt ans — de 1983 à 2002 et de 2003 à 2022 — le centre de recherche a constaté que la deuxième période a connu « une augmentation de 154 % du nombre de catastrophes à plus d’un milliard de dollars, et une hausse de 257 % des coûts ». Fait peut-être encore plus révélateur : les États-Unis avaient déjà subi 23 catastrophes dépassant le milliard de dollars en 2023, à la date de la publication du rapport en octobre. Alors qu’il restait presque un quart de l’année, ce chiffre avait déjà dépassé le précédent record établi en 2020.
Comment les catastrophes naturelles bouleversent la mécanique des chaînes d’approvisionnement mondiales
Historiquement, les catastrophes naturelles n’étaient qu’un facteur parmi d’autres pris en compte par les responsables des achats et de l’approvisionnement stratégique lorsqu’ils évaluaient les risques tout au long de leur chaîne d’approvisionnement. La plupart du temps, elles ne figuraient même pas en tête des préoccupations. Les problématiques telles que la fermeture d’usines, les conflits sociaux, les conséquences géopolitiques, ou encore les faillites de fournisseurs, étaient généralement considérées comme des risques plus critiques, avec un impact potentiel plus important sur les fabricants.
Mais la fréquence croissante de sinistres majeurs à plusieurs milliards de dollars dans les prochaines années — et des données aussi crédibles que celles publiées par l’ONU et Pew venant renforcer le constat statistique de cette tendance périlleuse — oblige les professionnels de la gestion des risques de la chaîne d’approvisionnement à se montrer nettement plus attentifs. Si la fermeture d’une usine ou la disparition d’un fournisseur engendrent certes des pertes importantes, il s’agit d’événements isolés, à l’impact généralement limité dans le temps et l’espace. Les catastrophes naturelles, à l'inverse, sont complexes, multidimensionnelles et à conséquences prolongées. Des événements tels que les ouragans, la sécheresse, les inondations ou les incendies de forêt impactent l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement : infrastructures, routes maritimes, objectifs de production… Connaître les scénarios de crise les plus courants et les plus destructeurs doit désormais constituer une compétence fondamentale en gestion des risques au XXIe siècle.
Des goulets d’étranglement critiques de plus en plus vulnérables
En décembre 2021, un typhon a frappé la Malaisie, provoquant certaines des pires inondations de l’histoire du pays. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées, de grandes axes routiers ont été submergés et fermés, et Klang — le plus grand port du pays et l’un des plus fréquentés de toute l’Asie du Sud-Est — a subi des dégâts majeurs.
Puisque la Malaisie est une plateforme incontournable pour l’assemblage de semi-conducteurs, ces inondations ont également entraîné une rupture majeure de la production mondiale de puces électroniques. Les chaînes d’approvisionnement des semi-conducteurs, démarrant dans les usines de fabrication taïwanaises, transitent souvent par les sites d’assemblage en Malaisie ; le port paralysé et l’infrastructure de transport totalement touchée ont ainsi mis à l’arrêt un nœud de fabrication essentiel. De façon prévisible, les conséquences se sont faites sentir bien au-delà de l’Asie du Sud-Est : cette catastrophe naturelle a aggravé la pénurie mondiale de semi-conducteurs, accentuant les difficultés des fabricants et contraignant même certains constructeurs automobiles américains à suspendre temporairement leur production.
Le typhon en Malaisie et les inondations dévastatrices qui s’en sont suivies illustrent de façon exemplaire comment l’ampleur et la fréquence croissantes des catastrophes naturelles renforcent la vulnérabilité des points de passage critiques au sein de la chaîne d’approvisionnement. Lorsque d’importants fabricants internationaux, des sites de production clés et des plaques tournantes logistiques connectées à des clients du monde entier sont affectés par des phénomènes climatiques majeurs, les répercussions, complexes et plurilatérales, peuvent être sévères et s’étendre bien au-delà de la région touchée. Dans un monde où le nombre de calamités naturelles ne cesse de croître, les conséquences des perturbations au sein de ces sites stratégiques ne feront que s’amplifier.
Ouragans et inondations frappent les grands ports
En raison de pluies extrêmes, de la montée du niveau des mers et de la puissance accrue des ouragans — autant de phénomènes attribués au changement climatique — la fréquence et l’intensité des inondations devraient empirer de façon spectaculaire dans les décennies à venir.
D’après les données de l'Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), la fréquence des inondations littorales aux États-Unis a déjà explosé, avec des villes telles que Boston (Massachusetts), Charleston (Caroline du Sud) et Atlantic City (New Jersey) confrontées à cinq fois plus d’inondations qu’au cours des années 1950. Le rapport de l’agence, rédigé en des termes sobres et factuels, met en garde contre le fait que ces inondations « devraient augmenter en profondeur, en fréquence et en ampleur aux États-Unis durant ce siècle ».
Un futur marqué par une élévation du niveau de la mer et l’intensification des inondations majeures est un développement préoccupant pour la chaîne d’approvisionnement. Environ 90 % de toutes les marchandises sont transportées par voie maritime, et les plus de 2 700 ports côtiers du globe constituent des plaques tournantes irremplaçables reliant les cargaisons à leurs marchés de destination. Or, presque tous ces ports sont construits sur des quais situés à moins de 15 pieds au-dessus du niveau de la mer — certains à peine quelques pieds plus haut. Cette vulnérabilité structurelle expose les ports accueillant des navires massifs et traitant des milliers de conteneurs chaque jour aux impacts des ouragans, inondations et autres événements extrêmes aggravés par l’élévation et le réchauffement des océans. De tels événements peuvent inonder les quais en quelques heures, endommager lourdement les infrastructures critiques et paralyser les opérations pendant des périodes prolongées.
Environ 90 % de toutes les marchandises sont transportées par voie maritime, et les plus de 2 700 ports côtiers du globe constituent des plaques tournantes irremplaçables reliant les cargaisons à leurs marchés de destination.
L’ensemble des catastrophes naturelles maritimes — amplifiées par le changement climatique et de plus en plus puissantes chaque décennie — met en péril les ports du monde entier. Pour les fabricants, importateurs et professionnels de l’approvisionnement stratégique confrontés à la montée de ces risques, l’issue est un paysage logistique et maritime de moins en moins prévisible, et de plus en plus exposé aux aléas. Dans les années à venir, les entreprises devront faire face à une fréquence accrue de retards, de volatilité des coûts de transport et d’obstacles opérationnels.
Les méga-sécheresses entravent les voies de navigation
Le canal de Panama traverse une crise qui s’étend sur une année complète. La sécheresse intense qui affecte ce pays d’Amérique centrale a fait baisser à un niveau critique le niveau du lac Gatún — immense réservoir qui alimente le canal et son système d’écluses — obligeant les autorités à restreindre le passage quotidien des navires. À la fin de l’année dernière, le canal n’accueillait plus que 24 transits par jour, soit une baisse de 36 % par rapport aux 38 navires qui empruntent habituellement cette voie commerciale chaque jour.
Si la transformation du canal de Panama en point de blocage stratégique pour la chaîne d’approvisionnement mondiale a fait couler beaucoup d’encre ces douze derniers mois, de nombreuses autres voies de navigation critiques ont également été frappées par la sécheresse ces dernières années. Le manque de précipitations a touché le Rhin en Europe, le Yangtsé en Chine et même le Mississippi aux États-Unis. Les conséquences commerciales liées à ces pénuries d’eau et à la baisse des niveaux des rivières, fleuves et réservoirs s’accentuent. Le Forum économique mondial estime que le total des pertes économiques liées aux sécheresses en 2021 a augmenté de plus de 60 % par rapport à la moyenne des vingt années précédentes.
Si la transformation du canal de Panama en point de blocage stratégique pour la chaîne d’approvisionnement mondiale a fait couler beaucoup d’encre ces douze derniers mois, de nombreuses autres voies de navigation critiques ont également été frappées par la sécheresse ces dernières années.
Les chaînes d’approvisionnement maritimes mondiales font preuve de résilience et d’adaptabilité face aux perturbations : un passage clé se restreint ou se ferme, les porte-conteneurs sont souvent redirigés rapidement vers des routes alternatives. Mais la multiplication des sécheresses à travers plusieurs hémisphères rend le maillage mondial des voies navigables plus coûteux et difficile à exploiter. La baisse du niveau des eaux dans les fleuves, lacs et réservoirs servant de voies principales perturbe la stabilité et la continuité dont dépendent chaque jour fabricants, fournisseurs et transporteurs.
Les épisodes de canicule fragilisent les infrastructures de transport et surchargent les réseaux énergétiques
L’année 2023 a été la plus chaude jamais enregistrée depuis le début des relevés officiels des températures mondiales en 1880. D’ailleurs, les 10 années les plus chaudes depuis cette date ont toutes été observées depuis 2014. Au cœur de cette série de records battus se trouve un événement climatique extrême qui, s’il ne se manifeste pas par le fracas des tsunamis ou la violence des incendies de forêt, compte pourtant parmi les catastrophes naturelles les plus meurtrières au monde. Au cours de la dernière décennie, de nombreuses vagues de chaleur en Inde ou dans le Sud-Ouest américain ont coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes et soumis des millions d’individus à des températures extrêmes, voire insoutenables.
Les canicules ne menacent pas seulement la santé humaine. Elles exercent une forte pression sur les routes, voies ferrées et autres infrastructures de transport ; elles surchargent les réseaux électriques, provoquent des pannes de courant, font grimper la température dans les entrepôts et autres installations de stockage d’inventaires à travers le monde. Avec le nombre d’épisodes de chaleur extrême et les températures qui continuent d’augmenter chaque année, ces menaces logistiques deviendront des aspects de plus en plus banals d’une planète en réchauffement. Il est parfaitement envisageable que, dans la prochaine décennie, la saison estivale apparaisse comme un facteur multiplicateur de perturbations sur la chaîne d’approvisionnement, générant de longues périodes inédites de chaleur qui entravent sérieusement la circulation des marchandises à l’échelle mondiale.
Elles exercent une forte pression sur les routes, voies ferrées et autres infrastructures de transport ; elles surchargent les réseaux électriques, provoquent des pannes de courant, font grimper la température dans les entrepôts et autres installations de stockage d’inventaires à travers le monde.
Anticiper la montée des catastrophes naturelles
Si l’ampleur, la fréquence et la médiatisation des catastrophes naturelles peuvent fluctuer d’une année sur l’autre, la tendance à la hausse des phénomènes météorologiques extrêmes observée dans le monde ne fait aucun doute. Comme les catastrophes naturelles peuvent perturber, désorganiser et même paralyser les chaînes d’approvisionnement de multiples façons — parfois prévisibles, mais souvent imprévisibles — les responsables matières et les professionnels des achats doivent désormais les considérer comme des risques majeurs.
La puissance et l’intensité des catastrophes naturelles croissent régulièrement depuis le début du XXIe siècle et, selon la quasi-totalité des experts, continueront d’augmenter dans les décennies à venir. Les fabricants qui négligent la montée en puissance de ces phénomènes et leur capacité à perturber l’ensemble des maillons de la chaîne d’approvisionnement s’exposent inutilement à des perturbations coûteuses, voire dévastatrices, propres à une planète toujours plus instable et imprévisible.