À retenir :
- Le terme « greedflation », contraction de « greed » (avidité) et « inflation », désigne des hausses de prix qui ne sont plus liées à de réelles contraintes de coûts mais servent de prétexte à une augmentation des marges.
- Aujourd’hui, les droits de douane figurent parmi les arguments les plus couramment invoqués pour justifier les hausses de prix dans les chaînes d’approvisionnement en électronique et semiconducteurs. Pour les équipes achats, la vigilance est essentielle pour limiter ces augmentations. Lorsqu’un fournisseur invoque les droits de douane comme motif d’augmentation, demandez une documentation détaillée.
- Un autre signal de greedflation est la contagion des hausses de prix : une augmentation affectant une seule gamme de produits qui s’étend à des articles sans lien ou normalement non concernés.
- Un autre signe réside dans la progression des marges bénéficiaires lors de la normalisation des coûts : lorsque la rentabilité des fournisseurs progresse plus vite que le coût des matières premières ou de la logistique, cela traduit l’utilisation des discours inflationnistes pour accroître les marges.
Pendant la pandémie de COVID-19, les chaînes d’approvisionnement mondiales ont été plongées dans le chaos. Pénuries de matières premières, fermetures d’usines, envolée de la demande : la conséquence a été une hausse brutale des prix dans de nombreux secteurs. Au départ, ces augmentations semblaient parfaitement justifiées face à l’ampleur des défis inédits. Mais, alors que les perturbations mondiales se stabilisaient, de nombreux acheteurs ont constaté une réalité troublante : les prix ne redescendaient pas.
C’est là qu’intervient la notion de « greedflation ». Ce terme, contraction de « greed » et « inflation », désigne des hausses de prix qui ne sont plus rattachées à des pressions réelles sur les coûts mais servent à masquer une expansion des marges. Initialement associé à la grande distribution alimentaire et aux sociétés pétrolières, le phénomène s’est discrètement propagé dans la fabrication électronique, déjà sous tension du fait des droits de douane, des enjeux géopolitiques et de la fluctuation de la disponibilité des composants.
Un rapport de 2023 de l’Institute for Public Policy Research (IPPR) et du think tank Common Wealth révèle que les bénéfices des entreprises ont largement dépassé la croissance de leurs coûts entre 2019 et 2022, les grands groupes mondiaux affichant une progression supérieure à 30 %. De la même façon, une étude de l’Université du Massachusetts apporte la preuve que les entreprises ont profité de leur position dominante durant une période d’inflation élevée pour augmenter drastiquement leurs prix – même sans hausse équivalente des coûts logistiques ou matières premières.
Pour les équipes achats et les directions industrielles, ces constats rappellent une réalité essentielle : toutes les augmentations de coûts ne sont pas forcément justifiées par la conjoncture économique. Certaines sont purement opportunistes. Pour protéger vos marges et préserver un écosystème fournisseur sain, soyez attentif à ces trois signaux de greedflation de la part de vos fournisseurs.
1. Hausse de prix attribuée aux droits de douane… sans que des droits s’appliquent réellement
Les droits de douane sont actuellement l’un des prétextes les plus fréquents pour justifier l’augmentation des prix dans les chaînes d’approvisionnement électronique ou en semiconducteurs. Lors de la première vague de droits américains sur les produits chinois en 2018, les fabricants ont constaté un renchérissement brutal de certains composants clés. La tendance s’est confirmée avec l’élargissement progressif des mesures tarifaires.
Mais si les droits de douane sont bien réels et quantifiables, leur complexité rend leur instrumentalisation aisée pour justifier des hausses de prix. Certains fournisseurs invoquent les droits, même si le produit concerné n’est pas soumis à de nouveaux prélèvements, ou lorsque l’impact tarifaire réel est bien moindre que ce qui est avancé.
Mais si les droits de douane sont bien réels et quantifiables, leur complexité rend leur instrumentalisation aisée pour justifier des hausses de prix.
Pour les équipes achats, la vigilance est essentielle pour limiter ces augmentations. Si un fournisseur avance la hausse des droits de douane pour expliquer un coût plus élevé, exigez une documentation détaillée. L’analyse des codes Harmonized Tariff Schedule (HTS), des coûts rendus et de l’historique d’exposition tarifaire permet rapidement d’identifier si la hausse demandée est légitime ou exagérée.
2. Hausse des prix sur des produits non concernés par les pressions de coûts
La contagion tarifaire est un autre indicateur du phénomène : l’augmentation du prix sur une gamme rejaillit sur des produits qui ne présentent aucune évolution de leurs coûts.
Ce schéma ne se limite pas à l’électronique. Ainsi, une étude académique parue en 2018 montre qu’après l’introduction de droits sur les lave-linge importés sous la présidence Trump, les prix des sèche-linge ont également grimpé alors qu’ils n’étaient soumis à aucune nouvelle taxe. Les distributeurs ont profité de la hausse généralisée des attentes des consommateurs pour majorer également ces articles complémentaires afin d’augmenter leurs marges.
Dans la fabrication électronique, cela se traduit par exemple par une hausse décrétée sur les composants passifs, les substrats de circuits imprimés (PCB) ou les boîtiers, même si seul un composant métallique précis pâtit de tensions d’approvisionnement. Si un produit fait l’objet d’une contrainte avérée, certains fournisseurs choisissent de réajuster l’intégralité de plusieurs gammes, tablant sur l’acceptation des clients.
Pour contrer cette pratique, votre organisation devrait :
- Évaluer les prix de référence entre catégories de produits ;
- Comparer les évolutions tarifaires des fournisseurs avec les indices du marché ;
- Surveiller l’évolution des coûts spécifiques à chaque composant pour distinguer inflation et surcote opportune.
La greedflation prospère dans l’opacité. En développant une compréhension fine de la conjoncture, les équipes achats pourront tenir les fournisseurs responsables des surcotes non fondées.
3. Élargissement des marges malgré des coûts stabilisés
Le signe le plus incontestable de la greedflation reste l’expansion des marges bénéficiaires en période de normalisation des coûts. Lorsque les comptes de résultats des fournisseurs révèlent des profits qui progressent plus vite que les coûts des matières premières ou de la logistique, cela traduit l’usage opportuniste du discours inflationniste pour maximiser les marges.
Dans un article publié par l’Economic Policy Institute, l’économiste en chef Josh Bivens indique que « l’augmentation des profits explique bien plus de 40 % de la hausse globale des prix entre fin 2019 et mi-2022 ». En temps normal, cette part ne représente généralement que 11 à 12 % de la hausse. Bivens note également que, même si le phénomène ralentit légèrement, les marges restent élevées : à mi-2024, la croissance des profits d’entreprise représente encore environ un tiers de l’augmentation globale des prix, un niveau nettement supérieur à la tendance de long terme.
Pour les acheteurs en électronique, la situation peut se montrer particulièrement préjudiciable. Beaucoup d’industriels opèrent avec des marges minces et dépendent d’une tarification fiable pour tenir leurs délais. Quand les fournisseurs profitent de l’incertitude pour gonfler leurs marges, cela accentue l’instabilité d’une chaîne d’approvisionnement déjà fragile.
Quand les fournisseurs profitent de l’incertitude pour gonfler leurs marges, cela accentue l’instabilité d’une chaîne d’approvisionnement déjà fragile.
L’analyse des rapports financiers des fournisseurs, quand ils sont disponibles, ou le recours à des prestataires tiers de veille sur la chaîne d’approvisionnement permet de mieux cerner ces tendances. Les équipes achats devront notamment repérer des signaux d’alerte comme :
- Marges opérationnelles en hausse malgré des indices matières premières stables ou en baisse ;
- Hausses soudaines lors de grandes perturbations du marché, alors que les coûts fournisseurs restent constants ;
- Hausses régulières non corrélées à l’évolution du fret, des matières premières ou de la main d’œuvre.
Pourquoi la greedflation prospère dans l’électronique
Les chaînes d’approvisionnement électroniques sont particulièrement vulnérables à la greedflation. La complexité du sourcing de milliers de composants à divers niveaux rend difficile la vérification systématique des justifications de chaque hausse tarifaire. Par ailleurs, les longs délais d’approvisionnement et la rareté de certains composants spécialisés forcent souvent les acheteurs à accepter des modifications de prix sans pouvoir les challenger en détail.
Ce manque de transparence permet aux fournisseurs disposant d’une position dominante – de par leur taille, leur technologie ou leur contrôle sur des composants critiques – d’imposer des hausses sans véritable opposition. À terme, ce comportement crée un effet de cercle vicieux où les prix s’éloignent des coûts réels de production.
Mesures concrètes pour faire face à la greedflation
Identifier la greedflation n’est qu’une première étape. Le vrai défi consiste à la combattre sans détériorer la relation fournisseur. Voici trois leviers à envisager :
Exiger la transparence
Demandez à vos fournisseurs le détail de la structure de leurs coûts, en incluant l’exposition matières premières, les coûts de transport et l’incidence des droits de douane. Tous ne répondront pas systématiquement, mais vos requêtes répétées instaurent une culture de transparence.
Exploiter l’analytique de données
Appuyez-vous sur des prestataires tiers pour suivre l’évolution des prix au niveau composant, comparer les politiques tarifaires par fournisseur et évaluer les marges au niveau entreprise et secteur.
Diversifier vos sources d’approvisionnement
En intégrant des alternatives, ou en misant sur le multisourcing, au sein de votre chaîne d’approvisionnement, vous limitez les dépendances à un seul fournisseur et renforcez votre capacité à challenger des hausses injustifiées, voire à remplacer ceux qui abusent.
L’essentiel à retenir
La greedflation n’est pas toujours facile à détecter, mais son impact sur la rentabilité industrielle est significatif. En surveillant attentivement les signaux d’alerte (arguments tarifaires injustifiés, contagion des prix, marges qui progressent plus vite que les coûts), vous pouvez adopter une approche fondée sur les données pour vos négociations fournisseurs et préserver vos résultats.
Si les pressions inflationnistes sont réelles, toutes les hausses de prix ne leur sont pas imputables. Les organisations qui misent sur la visibilité, l’intelligence fournisseur et la rigueur analytique seront les mieux armées pour identifier et contenir les hausses opportunistes, et ainsi garantir la résilience de leur chaîne d’approvisionnement dans un contexte de plus en plus complexe.
Renforcer la visibilité de votre chaîne d’approvisionnement pour contrer la greedflation
La plateforme de gestion des risques de la chaîne d’approvisionnement de Z2Data donne aux organisations un accès aux données nécessaires pour identifier les évolutions tarifaires et les tendances historiques, comprendre précisément l’impact (réel ou non) des droits de douane sur leurs produits, et identifier des fournisseurs alternatifs qualifiés pour diversifier leurs sources. Pour en savoir plus sur la lutte contre la greedflation avec Z2Data, inscrivez-vous à un essai gratuit.